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December 07 Arrivee a la Ligne - Irina_texte1 V.FJ’ai eu la chance d’arriver a Tijuana avec des yeux neufs. C est-a-dire avec un regard totalement vierge de ce paysage. Ce regard qui permet de s’etonner, d’halluciner sur tout est un cadeau que nous offrent seulement l’enfance et le voyage. Jusqu’ici je ne connaissais qu’une seule frontiere: celle qui separe le Paraguay de l’Argentine et du Bresil. Et je venais surtout habituee aux “non-frontieres” de la Communaute Europeenne qui ne se font visibles que lors des controles hasardeux des douanes “volantes”, sur les routes ou dans les trains internationaux. Rien a voir avec celle-ci… Je suis arrivee a la Ligne par hazard, environ une semaine après etre arrivee a Tijuana. J’avais pense a cette visite comme entouree de rituals. Vu que ca allait etre mon objet d etude, je venais avec des plans, des illusions, des rites d’approche propres au travail de terrain imagine a distance. J’ai fini par y aller sans meme savoir que j’allais aterrir la. La situation de cette premiere visite etait interessante : un professeur francais, a qui on avait propose un parcours dans “L’Horrible” Tijuana avant de remonter dans l’avion, un photographe natif de Tijuana (et ils sont peu…) qui, bien qu’il photographie la ligne tous les jours ne semble meme plus la voir. Comme si c’etait pour lui un detail du paysage qui ne parviendrait jamais a empecher la circulation, qu’on y ajoute des murs ou non. Et moi, qui m’etais incrustee a la visite. .. Le preofesseur et moi, hallucines, soumettant le pauvre photographe charge de nous montrer sa ville a un veritable interrogatoire. Chaque question devait lui sembler plus absurde que la precedente… Je crois que la premiere chose qui a attire mon attention ca a ete la ligne elle meme (enfin, une parmi toutes les choses auxquelles on fait reference avec le mot ligne ici), c’est-a-dire la file de voitures attendant avec tellement de patience qu’on aurait dit qu’il s’agissait d’entrer au Paradis. Soudain j ai commence a me demander : Qu’est-ce qui peut meriter tant d’attente? Comment ils supportent ca, toutes ces heures passees la sans descendre de sa voiture, sans bouger de la file de pietons? Est-ce qu’il n’y a vraiment pas le choix? Ou estce qu’il y a vraiment un coin de Paradis de l’autre cote? Mon regard ne pouvait se detacher de ces voitures, collees l’une a l’autre, avancant millimetre par millimetre comme un long serpent rampant sur l’asphalte. Et le contraste avec le monde si vivant des vendeurs se deplacant entre les files statiques, glaces, journaux, Jesus Christ sur la croix, plaids, chewing-gums…et sur le cote, les stands, vomissant des figures de platre, que du toc, Winnie l’Ourson et quelquechose qui semblerait vouloir etre azteque, des masques de lutteurs aux couleurs du drapeau mexicain. Un univers d’objets, laids, inutiles et faux. Que represent-ils pour celui qui les achete ? Que pense d’eux celui qui les vend ? Chaque stand avec son vendeur mobile, capable de detecter le regard charge de desir d’un client potentiel, quand bien meme il serait au quatrieme rang, capable de deviner quel est l’objet du desir et de lui emmener en courant a sa voiture, ou qu’elle soit… We take it to your car…annonce un panneau gigantesque, qui est devenu pour moi comme un symbole de la ligne. Une composition de bouteilles de tous les alcools possibles et imaginables, un paquet de Marlboro…pour un regard habitue au mediascape d’un pays qui a interdit il y a longtemps deja la publicite pour le tabac et les boissons alcoolisees, vous imaginez le choc… cette photo te dit : « Tout ce que tu peux vouloir consommer, je te le trouve et je te l’apporte sur un plateau » (depuis ta maison avec vue sur le Pacifique jusqu'à ton Viagra ou ta tequila Cuervo qui te donne du courage en te suggerant « Ose traverser la frontiere »). Comme si c’etait Tijuana elle-meme qui te parlait, la ville-miroir disposee a te montrer exactenment ce que tu veux voir… Ensuite mes yeux se sont habitues peu a peu, dans cette phase ou on passe du voyager au vivre a un endroit, meme juste pour quelques mois. Ce sont d’autres choses qui attirent ton attention. Pour moi ca ete, par exemple, la dimension physique de la ligne. Quand tu la vois d’en haut, du pont, on dirait un espace en deux dimensions. La file de voitures serait la dimension verticale, infinie, et les postes-frontiere l’horizontale, si etroite. Et soudain tu te prends a penser : Comment c est possible que se concentre ici tant de pression, d’inegalites, de stereotypes, tant de problemes globaux, dans un espace si reduit ? Ce couloir ridicule, c’est ca qui separe les Etats-Unis du Mexique, les Gringos des Latinos, la Premiere Puissance du reste du monde ?….. Serieux ?
La Ligne est un paradoxe. Je crois que c’est le seul mot qui puisse la definir. Pour qui veut voir cet aspect de la chose, ca peut ressembler a un « non-lieu », statique, sans consistance, espace de l’attente anonyme, ou l’unique attitude a adopter est celle qui consiste a se soumettre a cette attente, parce que le temps, ce sont les agents dans leur cabane qui le controlent. Pour qui veut voir l’inverse, la ligne est un quartier dense, avec des milliers de vies, d’histoires, avec des gens qui bien plus que se soumettre inventent tous les jours mille manieres de faire de ce bordel une opportunite. La ligne a beaucoup d’espaces, beaucoup de temps differents. Je crois que la ligne est une chose differente pour chacun. Et sans doutec est bien plus que tout ce que je viens de dire.
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